Rentrée d'hiver

2021

FICTION

Parution le 6 janvier 2021

Les lois de l’ascension

Par Céline Curiol

Roman

Quel est dans l’itinéraire de chacun le déclic qui remet en jeu une existence pourtant choisie ? S’agit-il aujourd’hui d’un basculement intime ou de l’onde de choc issue des ébranlements du monde, des soulèvements de certains de ses peuples ? Et comment ceux-ci entrent-ils en résonance pour devenir motif à résilience, à enrôlement ou à utopie ?

Ce livre se déploie sur quatre journées réparties sur les quatre saisons de l’année 2015. À Belleville, un quartier parisien emblématique de l’éclectisme urbain, six personnages se trouvent confrontés aux enjeux d’une révolution singulière. Journaliste, psychiatre, retraité, enseignant, chômeur, lycéen, ils vont se croiser selon une étrange partition du hasard, le déroulement d’un puissant jeu d’influences. Au fil de leurs interactions comme des malentendus qui les opposent, ils tenteront d’amorcer ce combat majeur sans lequel risque de leur échapper l’essence même de leur être.

Ce grand roman d’une décennie est celui de la quête grâce à laquelle chacun, résistant aux tremblements d’un système périmé, se relève plus vivant que jamais, pour réinvestir une existence où l’indépendance d’esprit se place désormais sous le signe de la solidarité.

L’idée de ce roman est née lors des révoltes de plusieurs pays du pourtour méditerranéen, lorsque je me suis heurtée à une question impérative : dans un monde de frénésie individualiste, était-il encore possible de faire la révolution ?

Les Lois de l’ascension se déroule en quatre journées réparties sur les quatre saisons d’une année. Dans ce roman où les points de vue se diffractent, Orna, Sélène, Modé, Hope, Pavel et Mehdi sont embarqués dans des chassés-croisés qui vont révéler les contradictions douloureuses dans lesquelles ils vivent. Chacun devra alors se confronter à l’« ambition première » qui lui a servi de gouvernail mais qui n’est plus assez fiable.

L’individualisme est-il un mythe ou une évolution anthropologique ? C’est l’exploration de la façon dont une personne infléchit le parcours des autres, de la manière dont elle peut ou non choisir l’influence qu’exercent ces autres sur elle, qui m’a guidée. Ainsi ai-je cherché à cerner la complexité d’une époque où la destinée se joue dans une interdépendance réfutée.

Ce roman pose l’énigme des sentiments qui gouvernent des choix parfois antagonistes ou dissonants. Il explore la profonde influence qu’exerce notre environnement quand « la position de chacun engage le groupe ». Ce roman est celui du trouble qui nous saisit lorsque nous n’avons plus loisir de nous accommoder de nos compromissions. Celui de notre temps, de ses folies, ses débordements et ses exploitations, de ces choix dits individuels qui conditionnent pourtant le devenir d’une planète.

De révolution, il n’est peut-être plus permis de rêver tant la glorification de nos unicités nous a rendu odieux le sacrifice de nos vies. Mais peut-être nous reste-t-il à chercher en l’autre, dans l’étranger et l’étrangeté, la piste de résistances à la stérilité d’un système, à la destruction de la solidarité afin que persiste ce qui, en nous, est toujours à défendre, « cette part chaleureuse qui ne peut servir à rien d’autre qu’à être ».”

C. C.

© Patrice Normand / Leextra / Actes Sud

A propos de l’autrice

Céline Curiol

 

Céline Curiol est l’autrice de romans et d’essais dont Voix sans issue (2005), Permission (2007), Exil intermédiaire (2009), L’Ardeur des pierres (2012), Un quinze août à Paris. Histoire d’une dépression (2014), Les Vieux ne pleurent jamais (2016). Ecrivaine par passion, ingénieure de formation, elle a travaillé comme journaliste indépendante pendant plus de dix ans aux États-Unis avant de vivre à Paris. Elle a traduit plusieurs textes de Paul Auster (Ici et Maintenant, La Pipe d’Oppen).

Parution le 6 janvier 2021

La vie légale

Par Dominique Dupart

Roman

Au lendemain de la Catastrophe qui a ouvert les années 2000 sur les images de deux tours en feu, la jeune Joséphine patiente devant les guichets de l’administration française. Face à elle, les soldats de Vigie Pirate et parmi eux Selim, réfugié du bon côté de la loi après avoir grandi en banlieue. Son devoir, c’est celui de l’ordre face au chaos d’une société désunie. Aux périphéries, il y a tous les autres.

Du parvis de la Préfecture à la Légion étrangère, en passant par la dalle du quartier des Orgues, où les herbes folles n’ont d’autre choix que celui de pousser de travers, se déploie une humanité aux prises avec le réel des grands débats nationaux. Pour qui l’identité fracturée, la violence, les trafics, le mensonge, la religion – voire l’amour – sont des épreuves de la vie. Pour qui la légalité reste un territoire à conquérir.

Avec une voix nouvelle, Dominique Dupart écrit un grand contre-roman national qui raconte la France du XXIe siècle en confrontant l’histoire d’un pays à ses échecs et à ses renoncements.

La vie légale est un roman en quatre mouvements dont l’action tourne, avance, recule, au gré des victoires et défaites de chacun, à la fin de l’année 2001. Sur fond d’un monde qui entre en guerre, il raconte la vie de ceux qui mènent chacun et/ou ensemble un combat pour tenter de vivre/mener leur barque : Joséphine qui fait la queue devant la préfecture, Madame Dabritz qui élève son fils dans un f2 sur les bords d’un canal, mais aussi un Préfet qui égrène les quotas, le personnel désemparé d’un collège qui doit faire face à l’une des toutes premières affaires de voile, ou encore Belabed, ancien légionnaire, Sélim, la famille Drine dans sa Tour, Blanche qui revient des États-Unis. Une fresque de personnages qui, du Nord au Sud du pays, transportent, par nécessité ou par choix, un front de guerre existentielle et sociale et disent ainsi le paysage mental de la France à l’aube du xxie siècle mais définissent aussi ce que sont une héroïne ou un héros ordinaires de l’époque : celle qui doit faire face à l’éducation d’un enfant sans père, au chômage, à la police, à l’amour impossible, à son renouveau aussi, enfin, à tout ce qui autorise aujourd’hui les conditions d’une vie possible, c’est-à-dire, majoritairement, une vie légale.

À cette fin, un peu comme un miroir brisé, distancié, ou gondolé, traîné le long des routes, le roman accueille toutes les formes, l’autofiction, l’épopée, la musique, le roman d’aventure, l’enquête sociale, il les retravaille aussi et s’autorise tous les moyens d’écriture, pour proposer un nouveau roman-monde, une sorte de contre-roman national énervé mais lumineux de toutes les trajectoires qui l’habitent.”

 

D. D.

© D. R.

A propos de l’autrice

Dominique Dupart

 

Née en 1972, Dominique Dupart a vécu dans le monde arabe, en Allemagne et aux États-Unis. Elle habite aujourd’hui Paris. Parallèlement à ses activités professionnelles, elle a écrit pour de nombreuses revues, notamment Vacarme et Écrire l’histoire. Elle est également l’autrice de deux ouvrages sur Lamartine et d’un premier roman, Myrha Tonic, paru en 2011 dans la collection “Laureli”, chez Léo Scheer.

Parution le 6 janvier 2021

Ce monde est tellement beau

Par Sébastien Lapaque

Roman

Les froides vacances de février vident Paris. Lazare sait-il seulement que l’absence de sa femme, Béatrice, en visite chez ses parents rochelais, cache un virage plus radical dans sa vie ? Cet homme ordinaire a apprivoisé ses désillusions sans toutefois complètement renoncer à un peu de grandeur. Dans cette solitude qui ressemble d’abord à une permission, bientôt propice aux constats les plus glaçants de la lucidité, le voilà qui trouve un chemin inattendu vers la mer. Une version de lui-même qui saura “se glisser à l’intérieur des choses pour connaître leur douceur”.

Sous notre blafard ciel contemporain, dans ce monde qui a vendu son âme au ricanement, Lazare aperçoit peu à peu la forme de sa propre résistance à cette dégringolade spirituelle – à travers la météorologie des visages amis, derrière le nom des nuages ou malgré la disparition des moineaux.

C’est un roman sur la camaraderie qui élargit le cœur, qui chevauche les idées heureuses et les profonds chagrins, où Sébastien Lapaque transcende la mélancolie et l’acuité du diagnostic pour nous offrir une épiphanie tendre et lumineuse. Avec lui c’est une forme d’envol que le lecteur tutoie.

C’est l’histoire d’un roman qui aurait dû être intitulé L’immonde. Il a d’ailleurs été intitulé L’immonde, pendant les longs mois consacrés à la rédaction de la première partie. Car l’histoire de ce roman est une longue histoire. J’ai mis sept années à l’écrire. Sept ans de réflexion. Arrivé au terme de L’immonde, j’ai compris qu’il fallait continuer. Je ne pouvais pas abandonner Lazare, le narrateur, dans les ténèbres d’une époque où tout est faux. C’est ainsi qu’a commencé la rédaction de La promesse, la deuxième partie du livre. Au bout du chemin de La promesse est apparue La joie, avec beaucoup de douceur et beaucoup de lumière, destinant L’immonde, le roman auquel je songeais en commençant, à faire partie d’un ensemble plus vaste. Le livre terminé, j’ai tout repris depuis le début. Il est apparu que la première phrase contenait mystérieusement ce que je voulais raconter, au-delà d’une peinture détaillée de l’univers atroce des besoins et des besognes, dans la première partie du livre : Ce monde est tellement beau.

Pour évoquer le caractère jubilatoire de la réalité vivante du monde, je me suis laissé conduire par Lazare sur sa route, dans son refus de trahir et de se trahir en évacuant le mensonge dans ses relations avec les autres. L’amitié est pour lui un chemin, une marche à l’étoile, une route qui s’ouvre de l’ombre vers la lumière. « Libérée, délivrée », chantent des enfants dans le livre. Rencontre après rencontre, Lazare parvient à cette libération et à cette délivrance en prenant au sérieux mille incarnations concrètes, les choses vives, les choses vertes, depuis Paris, la grande ville aux douleurs muettes, jusqu’à un paradis breton caché au bout du monde. Un jardin : ce qui nous ramène à la vie humaine.’’

 

S. L.

© Thierry Michon

A propos de l’auteur

Sébastien Lapaque

 

Esprit libre d’une érudition gourmande et pyrotechnique, Sébastien Lapaque est une voix unique dans notre paysage littéraire. Chez Actes Sud, il est notamment l’auteur de La Convergence des alizés (roman, 2012 ; Babel n°1195), de Théorie de la carte postale (2014), du Petit Lapaque des vins de copains (2006, nouvelle édition en 2009) et d’un contre-journal en deux volumes, Au hasard et souvent (2010) et Autrement et encore (2013).

Parution le 6 janvier 2021

Antoine des Gommiers

Par Lyonel Trouillot

Roman

De ces deux frères, Franky et Ti Tony, l’un est attaché aux mots et aux figures de style quand l’autre, pragmatique, se fie à la magouille pour les faire vivre dans ce corridor des quartiers pauvres et souvent violents de Port-au-Prince. Et le fait que leur mère leur dise depuis toujours qu’ils sont les descendants d’Antoine des Gommiers, ce devin magnifié par des générations d’Haïtiens, n’adoucit pas leur misère mais pourrait peut-être en modifier les contours et les lointains. Car c’est de cela qu’il s’agit, de cette parentèle qui ne change rien pour l’un et tout pour l’autre ; de la vie de ces deux garçons, de l’amour qu’ils portent à leur mère, de leur regard sur ses vœux et ses tourments.

La réalité de leur existence, c’est Ti Tony qui la décrit. Franky, lui, préfère reconstituer le passé. Aux Gommiers il est allé un jour sur les traces de l’ancêtre supposé pour se documenter, et depuis il écrit ou revisite la vie de cet Antoine extraordinaire, cet homme en son cœur aussi salvateur qu’une ample métaphore.

Mais quelle est l’essence des récits d’une vie quand elle n’a pas d’avenir ? Avec quelle arme ou quelle faiblesse se construit-on une intériorité, dans les corridors comme ailleurs ? Et quelle est la couleur de la beauté, celle de l’amour, si ce n’est celle que les conteurs et autres rêveurs portent à l’infini ?

Ce roman est l’un des plus beaux, l’un des plus poétiques de Lyonel Trouillot.

Visiter librement la légende d’Antoine Pinto, dit Antoine des Gommiers. Pourquoi lui, et pas un autre, parmi les houngans et devins, est entré dans la légende. Et que peut aujourd’hui une légende venue de la campagne et d’un autre temps pour deux jeunes adultes, enfants des corridors de la ville dominés par la violence et la pauvreté ? Ainsi se demander ce que la vieille sagesse paysanne et le peuple des villes peuvent se dire, échanger.

Avec quelles armes ou quelles faiblesses se construit-on une intériorité : le pragmatisme réactif du pauvre qui sait qu’il est pauvre ou le secours illusoire du mythe ? Deux frères, descendants du grand Antoine des Gommiers, au dire d’Antoinette, leur mère, vont n’avoir que ce choix, ou peut-être un entre-deux, pour être aux autres et à eux-mêmes. L’un, handicapé, prisonnier de leur chambrette et de son fauteuil roulant, amateur de mots savants et de phrases bien tournées, file le récit de la vie d’Antoine comme une longue métaphore. L’autre, qui amène le pain pour deux, ne connaît que la langue de la rue, où ça tire, où ça magouille pour survivre. Même dans les corridors, chaque humain est une différence. Connaît-on le lointain de l’autre dont pourtant l’on est proche ? Comment faire pour que le portrait que l’on dresse de l’autre échappe à la caricature ? Le truand, le marchand de loterie, le prof d’histoire, le devin, le frère, la mère, le fils, la prostituée, la marmaille qui piaille et pleurniche, les morts et les vivants  qui peuplent un monde résolument impitoyable et injuste, que peut chacun supposer à chacun ?

Et enfin la double confrontation. Celle entre le monde formel, riche et organisé, le beau monde de Métro-Machin, et le monde des corridors qui n’a d’ordre que la survie. Celle enfin entre l’Histoire et la Littérature sur ce qui mérite d’être retenu et ce qui est, ou pas, du domaine de la vérité.

D’où la nécessité de ces deux récits, de ces deux langues : la chronique de la vie d’Antoine des Gommiers par Franky l’érudit, et la chronique du corridor par Ti Tony le pragmatique. Être aussi fidèle au réalisme et au merveilleux chers à Jacques Stephen Alexis. Si « l’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle est capable de résoudre », il y a dans le réel une place pour le mystère.”

 

L. T.

© Marc Melki

A propos de l’auteur

Lyonel Trouillot

 

Lyonel Trouillot est romancier et poète. Haïtien, il est journaliste et professeur de littératures française et créole à Port-au-Prince. Il dirige depuis plusieurs années un atelier d’écriture intitulé L’Atelier du jeudi. Antoine des Gommiers est son treizième livre aux éditions Actes Sud.

Parution le 3 février 2021

Le Doorman

Par Madeleine Assas

Premier roman

Le Doorman est le roman d’un homme secret vêtu d’un costume noir à boutons dorés. Un étranger devenu le portier d’un immeuble de Park Avenue puis, avec le temps, le complice discret de plusieurs dizaines de résidents qui comme lui sont un jour venus d’ailleurs. À New York depuis 1965, ce personnage poétique et solitaire est aussi un contemplatif qui arpente à travers ce livre et au fil de quatre décennies l’incomparable mégapole. Humble, la plupart du temps invisible, il est fidèle en amitié, prudent en amour et parfois mélancolique alors que la ville change autour de lui et que l’urbanisme érode les communautés de fraternité.

Toute une vie professionnelle, le Doorman passe ainsi quarante années protégées par son uniforme, à ouvrir des portes monumentales sur le monde extérieur et à observer, à écouter, avec empathie et intégrité ceux qui les franchissent comme autant de visages inoubliables. Jusqu’au jour où il repart pour une autre ville, matrice de son imaginaire.

Ce livre est le théâtre intemporel d’une cartographie intime confrontée à la mythologie d’un lieu. Il convoque l’imaginaire de tout voyageur, qu’il s’agisse du rêveur immobile ou de ces inconditionnels piétons de Manhattan, marcheurs d’hier et d’aujourd’hui aux accents d’ailleurs.

Face à la mer. S’imaginer un destin, de l’autre côté de l’horizon. Rêver l’échappée, enfin, des racines, de la famille, des liens du passé qui entravent et empêchent. Alors traverser, toujours plus loin. D’abord la Méditerranée, puis l’Atlantique. Rejoindre New York, dans les années 1960, pour oublier et renaître.

Le Doorman est né du désir de raconter comment une cartographie intime épouse la géographie mouvante d’une ville ; comment une identité mixte, celle d’un juif français d’Algérie, d’origine espagnole, se réinvente et tente de se recomposer, nouvelle et sans attaches, dans une ville mythique qui bruisse de toutes les promesses mais aussi de toutes les violences ; comment une solitude étrangère, atypique, se frotte au chaos urbain d’une des plus grandes villes du monde et parvient à y être accueillie et protégée.

Cet homme qui marche dans la ville, à la rencontre des lieux et des êtres, c’est un doorman, le portier d’un immeuble sur Park Avenue, tour de Babel miniature. Il fait partie de ces personnes « de service » innombrables que l’on croise dans New York, discrètes, affairées, responsables, à qui uniformes ou tenues siglées donnent légitimité et crédibilité et qui sont, pour la plupart, des immigrés. Cet homme secret qui ouvre et ferme les portes, qui observe et suit avec empathie et compassion les récits d’humanités qui passent devant lui, m’a semblé être le guide idoine dans la ville-monde pour raconter, à travers son regard curieux, bienveillant, et ses pérégrinations nostalgiques, notre lien entre un passé qui s’effrite inexorablement, à l’image des entrailles d’une vieille mégapole en constante transformation, et un futur incertain, perpétuellement projeté, tours de verre de nos utopies.”

 

M. A.

© Carole Parodi

A propos de l’autrice

Madeleine Assas

 

Le Doorman est le premier roman d’une femme dont l’étonnante virtuosité littéraire vient peut-être de sa fréquentation – elle est comédienne – des vies réelles comme imaginaires lointaines et étrangères. À moins qu’il ne s’agisse de l’attachement à cette ville qu’elle parcourt nuit et jour depuis longtemps.

Parution le 3 février 2021

Le mont Fuji n’existe pas

Par Hélène Frappat

Roman

C’est l’histoire d’une écrivaine qui transforme les personnes qu’elle rencontre en personnages. C’est l’invention d’un nouveau genre littéraire : le brain porn, porno mental qui installe le lecteur dans la tête de l’auteur. Depuis ce poste de guet, il devient témoin privilégié de l’excitation qui fait vibrer l’écrivain-espion, l’écrivain-vampire, et échafaude avec la narratrice les scénarios intimes de son désir de fiction. Le mont Fuji n’existe pas contient plusieurs romans possibles, dont l’auteur divulgue les rouages secrets. Dans l’ombre d’un monstre-minotaure chez qui tout est blanc sauf l’âme, sur les traces d’une “cliente mystère” qui dit la vérité puisqu’elle finit toujours par avouer qu’elle a menti, chez un professeur de philosophie qui s’enchante de posséder une toile de maître vierge… partout, aux quatre coins du monde, l’écrivain traque l’inspiration dans une chasse aux papillons aussi sauvage que poétique. Il y a les facéties du destin, la logique toute-puissante de l’improbable, l’incroyable et parfois chamanique aplomb du réel. Et il y a, limpide et malicieuse, la langue d’Hélène Frappat qui nous permet de l’observer soufflant sur les braises de la fiction potentielle et d’éprouver avec elle son exaltation face à la porosité extrême entre la littérature et la vie.

C’est l’histoire d’une écrivaine qui voulait écrire un recueil de nouvelles sur les filles et leurs mères. Mais les éditeurs (français) n’aiment pas les nouvelles, et la mère de l’écrivaine est morte.

C’est l’histoire d’une écrivaine qui voulait écrire des nouvelles animalières. Mais la chatte de l’écrivaine a refusé de devenir un per­son­­nage.

C’est l’histoire d’une écrivaine qui se prenait pour un chien truffier. Elle reniflait les instants vibrants, où la réalité se métamorphose en fiction.

C’est l’histoire d’une écrivaine qui se prenait pour une détective justicière. Elle ne sortait jamais sans son petit carnet.

C’est l’histoire d’une écrivaine qui voulait héberger les vivants et les morts. Mais son appartement était trop petit pour les livres des vivants et des morts.

C’est l’histoire d’une écrivaine qui rencontrait une personne tellement bigger than life que la réalité dépassait la fiction, mais en fait non, la fiction précédait la réalité.

C’est l’histoire d’une écrivaine qui ne pouvait pas s’empêcher de transformer les personnes en personnages. Et aussi les personnages en personnes – et ça se corse.

C’est l’histoire d’un roman qui déraille, comme dans le film préféré de l’écrivaine (lequel ?, demande la chatte de l’écrivaine, qui sait quand l’écrivaine ment, ou exagère) : la spectatrice passe derrière l’écran, devenant l’héroïne du film qu’elle se fait.

C’est l’histoire d’une maison tellement grande, et vide, et blanche, qu’elle pourrait devenir n’importe quel décor de roman ou de cinéma, du policier au porno. Alors à la fin tout le monde s’envoie en l’air, dans une vraie navette spatiale, et comme l’écrivaine n’a pas oublié son carnet de notes, il vous suffira de lire Le mont Fuji n’existe pas en entier pour en connaître le dénouement.’’

 

H. F.

© Melania Avanzato

A propos de l’autrice

Hélène Frappat

 

Après une solide formation philosophique (Normale Sup.), Hélène Frappat a choisi de chercher la “vérité” dans la fiction. Critique de cinéma, elle a écrit (notamment) sur Rivette et Rossellini. Romancière, elle est l’autrice, chez Actes Sud, de Inverno (2011), Lady Hunt (2013), N’oublie pas de respirer (2014) et Le Dernier Fleuve (2019).

Parution le 3 février 2021

Ce qui reste des hommes

Par Vénus Khoury-Ghata

Roman

Diane, qui a atteint un âge qu’on préfère taire, se rend dans une boutique de pompes funèbres pour acheter un caveau et se retrouve avec un emplacement prévu pour deux cercueils… Au fil de sa vie bohème, Diane a aimé des hommes, s’est lassée de certains, a été quittée par d’autres, a enterré celui qui comptait le plus. Bref, elle est seule, n’a même plus de chat, et il ne sera pas dit que cette solitude la poursuivra dans l’au-delà. La voilà qui recherche, parmi les encore vivants qui l’ont aimée, celui qui serait prêt à devenir son compagnon du grand sommeil.

Dans cette quête, elle est encouragée et volontiers taquinée par son amie de toujours, Hélène, veuve partie mettre en vente la villa sur la Riviera dans laquelle est mort son époux, et qui trouve là une manière inattendue d’ensoleiller sa vie.

Ce roman aussi grave que fantasque, qui parle de mort, de solitude et de chagrin avec l’élégance de la légèreté, offre deux portraits de vieilles dames indignes délicieusement complices, bouleversantes et merveilleusement inspirantes.

Ce roman a surgi dans ma tête un 1er novembre, boulevard Edgar-Quinet, alors que je sortais d’un magasin de pompes funèbres où je me suis offert un cadeau post mortem : une concession dans le cimetière le plus proche de ma maison, pour continuer à avoir vue sur mon jardinet.

« Il s’agit d’une tombe à deux places », m’a rappelé le vendeur alors que je refermais la porte.

Divorcée, veuve et vivant seule avec un chat, je ne voyais pas avec qui la partager.

L’idée de faire appel aux quelques hommes qui m’ont aimée et que je n’ai pas su garder a surgi face aux milliers de pots de fleurs destinés aux défunts qu’on visite une fois l’an.

De vrais souvenirs et d’autres inventés de toutes pièces ont fait leur chemin dans mon esprit alors que je rentrais chez moi sous une pluie douce, une pluie de fête des Morts. Je me suis assise face à mon ordinateur, la fiction a eu vite fait de se faufiler dans la réalité, et elle a fini par la dépasser, par prendre le dessus.

Quand le mot fin s’est posé en dernière page, je ne parvenais plus à les démêler. Et si l’inventé était plus vrai que le réel ?

Que celles et ceux qui s’y reconnaîtront ne m’en veuillent pas. Je me suis toujours promenée sur la frontière qui sépare la réalité de l’imaginaire.

Transformer le tragique en comique et ma vie en roman est devenu ma marque de fabrique. Ma signature.’’

 

V. K.-G.

© D. R.

A propos de l’autrice

Vénus Khoury-Ghata

 

Vénus Khoury-Ghata, née au Liban, vit à Paris depuis 1972. Romancière et poète, elle est l’autrice d’une œuvre importante, que de nombreux prix littéraires ont récompensée.
Chez Actes Sud, elle a publié une Anthologie personnelle de poésie (1997) ainsi que quatre romans : La Maestra (1996 ; Babel n° 506), Le Moine, l’Ottoman et la Femme du grand argentier (2004 ; Babel n° 636), Une maison au bord des larmes (Babel n° 676) et La Maison aux orties (2006 ; Babel n° 873).

NON-FICTION

Parution le 6 janvier 2021

Par une espèce de miracle

Par Justine Augier

Récit

Pendant une année, Justine Augier fait l’aller-retour entre Paris, où elle habite pour la première fois depuis la fin de ses études, et Berlin où elle rend visite à Yassin al-Haj Saleh, un des esprits les plus libres et les plus lucides de la dissidence contre le régime d’Al-Assad, pour remonter avec lui le fil de sa vie syrienne, de son exil forcé, d’une histoire personnelle intimement tressée à celle, violente, de son pays (seize années dans les prisons du père avant de rejoindre la révolution contre le fils). Accompagnant son apprivoisement de ce nouveau temporaire berlinois, elle arpente avec Yassin son trajet de lecteur, étroitement lié à l’expérience carcérale, et sa rencontre par les livres avec la pensée et les écrivains européens de l’après-guerre, au premier rang desquels Hannah Arendt et Walter Benjamin. Par une espèce de miracle nous ouvre ce dialogue fécond qui explore les points de résonance entre la tragédie de la Syrie et le passé de l’Europe, avec la volonté urgente de croire que la justice pourrait rendre au peuple syrien la dignité que sa révolution écrasée a tenté d’arracher, et dessiner une alternative au désespoir.

En découvrant Razan Zaitouneh et l’histoire de la révolution syrienne, la disparition de l’avocate et l’écrasement du soulèvement, la violence de l’indifférence réservée à cet écrasement, une intuition m’a saisie : cette affaire me concernait et peut-être avait-elle même, de façon plus large, quelque chose à voir avec la façon dont allait le monde.

La présence à Berlin de Yassin al-Haj Saleh est venue donner corps à cette intuition. La présence en ces lieux de cet homme qui avait passé seize ans dans les prisons du régime syrien, dont la femme et le frère avaient disparu, enlevés par des groupes islamistes, qui avait dit comme nul autre la beauté et l’échec de la révolution, la trahison du monde. Cet homme venu chercher à mieux comprendre la tragédie syrienne en se plongeant dans l’histoire européenne, pour finir par annoncer que la Syrie était notre futur.

Raconter son exil qui s’invente dans un temporaire sans fin, la façon dont il se retrouve idiot devant les choses tandis que, sur les rives du Rhin, on se prépare à faire le procès de responsables du régime syrien accusés de crimes contre l’humanité.

Avec Yassin et ses camarades, avec ceux qui luttent contre l’impunité, refuser l’oubli dans lequel s’abime la responsabilité et se perdent les conséquences, réarmer la langue, comme ils l’ont fait déjà en se soulevant pour la rendre apte à dire le réel et à l’interpeler, pour affirmer que tout était possible.

À l’ombre de cette phrase de Weil : « Une âme exposée au contact de la force n’y échappe que par une espèce de miracle », ténu, logé au creux des ruines. Sans oublier cet autre miracle qu’Arendt, qui accompagne et réconforte Yassin, décèle dans les commencements, ces surgissements infiniment improbables. Le miracle comme tout ce qui vient faire mentir une lecture du réel qui enferme et condamne l’avenir, comme tout ce qui étonne, tout ce qui parvient à rouvrir le champ des possibles.’’

 

J. A.

© Jean-Luc Bertini

A propos de l’autrice

Justine Augier

 

Justine Augier est l’autrice de Son absence (Stock, 2008), En règle avec la nuit (Stock, 2010), Jérusalem, Portrait (Actes Sud, 2013), Les Idées noires (Actes Sud, 2015). Dans De l’ardeur (Actes Sud, 2017, prix Renaudot Essai), elle retrace l’histoire de Razan Zaitouneh, dissidente syrienne enlevée en 2013, en même temps que Samira Khalil, l’épouse de Yassin al-Haj Saleh. Avec Par une sorte de miracle, elle accompagne dans l’exil celui qui devient sous nos yeux un ami et prolonge le geste qui fait de l’écriture le lieu de son engagement.

 

 

Parution le 3 février 2021

Humeur noire

Par Anne-Marie Garat

 

C’est lors d’une visite au musée d’Aquitaine de Bordeaux, dans l’exposition consacrée à la traite négrière, qu’Anne-Marie Garat tombe en arrêt devant un certain cartel aux termes pour le moins équivoques. Né d’une colère qui aurait pu rester passagère, ce livre revient, avec toute l’honnêteté et l’énergie qu’on connaît à son auteur, sur l’humeur noire qui s’installe, qu’elle a beau raisonner, jusqu’à ce qu’elle vire à l’obsession, ouvrant sur une infinité de questionnements. Aux premiers rangs desquels le rapport d’une ville à son histoire, l’amnésie ou le mensonge collectif, le très actif et toxique déni du passé esclavagiste et colonial. Réflexion qui interroge aussi et autant son propre rapport, intime et conflictuel, à sa ville natale, à son appartenance et donc à son enfance, sa famille, sa propre trajectoire. Et, bien sûr, le nerf de la guerre pour un écrivain : les mots, le langage, leur rôle et leur puissance ou leur nuisance dans nos représentations de l’Histoire et de la vérité. Où se vérifie que tout est lié, que tout importe au même titre.

Bristol, juin 2020 : les manifestants du Black Lives Matter abattent la statue d’Eward Colston et la jettent à l’eau. Or Bordeaux ma ville natale est jumelée à Bristol, vieille sororité portuaire : d’illustres négriers y sont honorés pour avoir financé banques, sociétés savantes, hospices, écoles, églises, doté les musées d’œuvres d’art, opulence commerciale tirée du sucre, du tabac, du coton, de l’hévéa et de l’ivoire, mêlée de crachats, de sang et de morts par millions de forçats suppliciés. À Anvers, à Bruxelles, Léopold II le boucher du Congo est pareil détrôné, Cecil Rhodes à Oxford, Robert Mulligan à Londres, et aux États-Unis, au Canada, en Australie…

Finalement, certaine mémoire résiste en dépit des dénis et des amnésies soigneusement cultivés, choc en boomerang d’un refoulé de la culture occidentale, européenne comme américaine. L’esclavage et le crime colonial ne sont plus simple affaire mémorielle sous-traitée en toutes institutions mais une question politique posée au présent, dont la violence s’impose avec une radicalité nouvelle parce que, le 25 mai 2020 à Minneapolis, USA, un flic blanc a tenu huit longues minutes la gorge d’un nègre sous son genou jusqu’à ce que mort s’ensuive. Non un tir au feeling, mais un geste méthodique reconduit de seconde en seconde durant lesquelles il exécute ce que les pères de ses pères et leurs pères négriers lui ont transmis, exposant son obscénité aux yeux du monde entier.

Alors Je ne peux plus respirer, les derniers mots de George Floyd, deviennent la formule exaspérant la colère des foules, une vague de fond remonte de notre histoire commune, d’une histoire collective qu’il va falloir regarder en face. Puisque bordelaise je suis, quoi que j’en veuille, il me fallait écrire ce livre.’’

 

A.-M. G.

Anne-Marie GARAT

© Philippe Matsas / Leemage / Actes Sud

A propos de l’autrice

Anne-Marie Garat

 

Autrice d’une œuvre littéraire de tout premier plan, Anne-Marie Garat a notamment obtenu le prix Femina pour son roman Aden (Seuil) en 1992. Avec sa grande trilogie romanesque – Dans la main du diable (2006), L’Enfant des ténèbres (2008) et Pense à demain (2010), parue chez Actes Sud –, elle relève le défi d’allier exigence littéraire et succès populaire. Ses derniers romans chez Actes Sud :  La Source (2015), Le Grand Nord-Ouest (2018) et La Nuit Atlantique (2020).

 

 

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