Rentrée Française 2020

Muriel Barbery – Pierre Ducrozet
Alice Ferney – Lola Lafon – Magyd Cherfi
Ilan Duran Cohen – Christian Garcin

Une rentrée 4 + 3

 

Même en temps normal les livres ont la vie courte, et l’abondance de l’offre nous inquiète – quand sa diversité devrait nous réjouir. Certains titres, parus au premier trimestre, auront vécu en librairie un coma de huit semaines : il faut désormais leur laisser un peu de temps pour survivre. D’autres, initialement prévus au printemps, parfois annoncés ou déjà commentés dans les médias, n’ont pas même été livrés. Et au moment où la reprise s’amorce, il leur restera trop peu de temps pour rencontrer leur public.

Leur assurer une commercialisation convenable est une nécessité, une obligation morale. Or il nous faut entendre l’injonction des libraires de ne pas charger les programmes, d’éviter un empilement absurde qui aggraverait une situation de longue date fragile.

Dans cette perspective nous avons choisi de proposer pour la rentrée française d’août un programme réduit à quatre nouveautés particulièrement fortes. Et de redonner une chance à trois textes d’avril qui n’ont pu atteindre les tables des libraires. Sept livres, si on les additionne. Mais en vérité 4 + 3. Trois qui s’échappent de ce printemps quasi bunuelien, et dont les auteurs – Magyd Cherfi, Ilan Duran Cohen, Christian Garcin – ont en librairie de solides historiques. Et quatre surprises dont les signatures sont toujours une promesse de réjouissance : Muriel Barbery, Pierre Ducrozet, Alice Ferney et Lola Lafon.

Je souhaite remercier ici les auteurs d’Actes Sud initialement prévus pour ce programme d’août, dont les textes étaient prêts – et qui ont bien voulu s’effacer, céder leur place, pour ne pas faire nombre. Nous reparlerons d’eux en 2021. Cette rentrée 4 + 3 ne sera pas la leur – mais d’une certaine manière elle leur est dédiée.

Bertrand Py, directeur éditorial d’Actes Sud

Muriel BARBERY

Une rose seule

 

En librairie le 19 août

Rose arrive au Japon pour la première fois. Son père, qu’elle n’a jamais connu, est mort en laissant une lettre à son intention, et l’idée lui semble assez improbable pour qu’elle entreprenne, à l’appel d’un notaire, un si lointain voyage.

Accueillie à Kyōto, elle est conduite dans la demeure de celui qui fut, lui dit-on, un marchand d’art contemporain. Et dans cette proximité soudaine avec un passé confisqué, la jeune femme ressent tout d’abord amertume et colère. Mais Kyōto l’apprivoise et, chaque jour, guidée par Paul, l’assistant de son père, elle est invitée à découvrir une étrange cartographie, un itinéraire imaginé par le défunt, semé de temples et de jardins, d’émotions et de rencontres qui vont l’amener aux confi ns d’elle-même.

Ce livre est celui de la métamorphose d’une femme placée au cœur du paysage des origines, dans un voyage qui l’emporte jusqu’à cet endroit unique où se produisent parfois les véritables histoires d’amour.

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© Boyan Topaloff

Muriel Barbery vit en Touraine. Une rose seule est son cinquième roman après Une gourmandise (2000), L’Élégance du hérisson (2006), La Vie des elfes (2015) et Un étrange pays (2019) publiés aux éditions Gallimard.

« UNE ROSE SEULE est née du désir de raconter l’itinéraire d’une femme qui va de l’obscurité à la lumière. Rose se rend à Kyōto pour y entendre le testament d’un père japonais qu’elle n’a pas connu et sa vie, soudain bouleversée, se métamorphose. De l’histoire, je ne savais rien de plus ; en revanche, j’avais une idée précise du style et de la structure du livre : peu de personnages, douze chapitres scandés par de petites paraboles mettant en scène des fleurs ou des arbres, un texte court, épuré, aussi ciselé que possible. Dans ce cadre minimal, l’errance initiale dans la ville s’est transformée en une histoire de deuil et d’amour. Jamais je n’ai ressenti avec autant de force – ce qui est peut-être l’aspect le plus japonais du roman – combien la sensibilité naît de la forme. Rose s’est mise à vivre, à souffrir, à aimer sur les chemins tracés par son père défunt dans une Kyōto porteuse d’éblouissements et de mutations. D’autres personnages sont apparus : Paul, l’assistant du père, Sayoko, son intendante, Keisuke, le potier et poète, Beth, l’amie anglaise – mais aussi, protagonistes à part entière de l’intrigue, les jardins des temples de la cité, leurs scènes végétales et minérales. Alors, j’ai assisté à la naissance d’une femme. Cheminant dans Kyōto, Rose chemine en elle-même jusqu’au point de rupture où les ombres font place à la clarté. Pour capter le basculement, il fallait les fleurs, les arbres, l’écrin de nature et d’esprit des jardins – mais aussi la brièveté du récit, ses paraboles légères, ses silences, ses ellipses.”

Pierre DUCROZET

Le grand vertige

 

En librairie le 19 août 

Pionnier de la pensée écologique, Adam Thobias est sollicité pour prendre la tête d’une “Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel”. Pas dupe, il tente de trans former ce hochet géopolitique en arme de reconstruction massive. Au cœur du dispositif, il crée le réseau Télémaque, mouvant et hybride, constitué de scientifiques ou d’intuitifs, de spécialistes ou de voyageurs qu’il envoie en missions discrètes, du Pacifique sud à la jungle birmane, de l’Amazonie à Shanghai… Tandis qu’à travers leurs récits se dessine l’encéphalogramme affolé d’une planète fiévreuse, Adam Thobias conçoit un projet alternatif, novateur, dissident.

Pierre Ducrozet interroge de livre en livre la mobilité des corps dans le monde, mais aussi les tempêtes et secousses qui parcourent notre planète. Sa narration est vive, ludique, rythmée. Elle fait cohabiter et résonner le très intime des personnages avec les aspirations les plus vastes, la conscience d’un pire global, d’une urgence partagée. Le grand vertige est une course poursuite verticale sur une terre qui tourne à toute vitesse, une chasse au trésor qui, autant que des solutions pour un avenir possible, met en jeu une très concrète éthique de l’être au monde. Pour tous, et pour tout de suite.

Le narrateur a des semelles de vent, l’écriture formidablement labile épouse les contrées les plus lointaines et glisse dans les recoins obscurs de l’âme. Pas longtemps. On ne s’appesantit pas. On n’avait pas, depuis Autour du monde de Laurent Mauvignier, été emporté par un tel vertige cosmique. Ici c’est sans doute plus rock’n’roll, plus véloce ; à l’instar de cette paradoxale « génération climat » aguerrie à l’outil numérique (assez énergivore), on passe d’une scène à l’autre à la vitesse d’un swipe. On affleure, on effleure, comme on caresse, on s’effeuille aussi, il y a de la peau chez Ducrozet, du lien et du toucher, car le texte n’est rien sans corps, l’écrivain le sait, qui n’oublie pas que la peau demeure encore l’organe le plus profond.
Sean James Rose

LIVRES HEBDO

© Cris Palomar

Né en 1982, Pierre Ducrozet est notamment l’auteur de L’invention des corps (Actes Sud, 2017), qui lui a valu le prix de Flore.

« La fille, au milieu de la librairie, m’a demandé : où est-ce que je peux trouver un livre dans lequel il y ait le monde entier ? Sa question était très sérieuse et je la comprenais, alors j’ai cherché dans les rayons. Comme elle je rêvais d’un tel livre où pourraient se croiser toutes les villes et tous les pays, le désert et la jungle, les premiers sapiens et Google Earth, où voisineraient la science et l’espionnage, la géographie, la politique et le voyage, une sorte de grand métissage où l’on sentirait sur sa peau la chaleur et l’âpreté du dehors. Tout en sachant que je n’arriverais jamais à réaliser son désir, ni le mien, j’ai essayé : ce serait un roman d’aventures du XXIe siècle, dont les explorateurs ne seraient pas en quête d’or mais d’un nouveau rapport au monde. Où le changement climatique serait le défi à relever, où le doute et l’errance se substitueraient à la prédation et à l’appartenance. Je me suis pris à rêver d’une narration liquide, arborescente, qui se développerait librement. D’un éco système romanesque où tout serait interdépendant et en mouvement, où le récit deviendrait fleuve, pétrole, plante grimpante. Les sols se mettraient à trembler dans la fiction comme sous nos pieds. (La fille n’avait peut-être pas du tout voulu dire ça, mais bon.) Tout se meut partout, tout le temps, des atomes aux planètes, et seule l’espèce humaine a pensé un instant le contraire, croyant pouvoir s’établir. Les explorateurs du nouveau siècle inventeraient, eux, une éthique nomade, une danse légère qui ne pèse pas sur la Terre. Ils décideraient d’habiter le vertige et l’éphémère.

De ce rêve de livre, comme tous inachevé, on peut simplement espérer qu’il reste ici quelque trace. Je n’ai jamais revu cette jeune fille. Je ne sais pas si elle a choisi le monde, ou les livres, ou si elle a finalement considéré que c’était la même chose.”

Alice FERNEY

L’Intimité

 

En librairie le 19 août

Alexandre et Ada forment un couple heureux et s’apprêtent à accueillir un enfant. À l’heure de partir à la maternité, Ada confie son premier-né à leur voisine Sandra, une célibataire qui a décidé de longue date qu’elle ne serait pas mère. Après cette soirée décisive, la libraire féministe garde un attachement indéfectible au jeune garçon et à sa famille. Quelques années plus tard, sur un site de rencontres, Alexandre fait la connaissance d’Alba, enseignante qui l’impressionne par sa beauté lisse et sa volonté de fer…

Sandra, Alexandre, Alba – sur ces trois piliers, Alice Ferney construit son roman : en révélant les aspirations, les craintes, les opinions, les hésitations, les choix de ces personnages, elle orchestre une polyphonie où s’illustrent les différentes manières de former un couple, d’être un parent, de donner (ou non) la vie. S’amusant à glisser des dialogues philosophiques dans une comédie de mœurs, alternant les points de vue pour déplier toutes les réalités d’un projet ou d’une certitude, elle ausculte magistralement une société qui sans cesse repousse les limites de la nature et interroge celles de l’éthique pour satisfaire au bonheur individuel et familial.

© Catherine Gugelmann

Toute l’œuvre d’Alice Ferney est disponible chez Actes Sud, notamment L’Élégance des veuves (1995 ; adapté en 2016 pour le cinéma par Tran Anh Hung sous le titre Éternité), La Conversation amoureuse (2000), Cherchez la femme (2013) et Les Bourgeois (2017, prix Historia du roman historique).

« Après la traversée du XXe siècle qu’a représentée l’écriture des Bourgeois, j’ai souhaité m’intéresser au temps présent. L’émancipation des femmes, la liberté affective et sensuelle, la diversité des orientations et des identités sexuelles, la variété des formes de famille, d’une manière générale une possibilité de se créer et de se décréter soi-même, et enfin, déliaison suprême, la capacité de procréer sans sexualité, cet ensemble inédit de libertés pouvait inspirer l’écriture romanesque. J’ai entrepris de raconter quelques expressions de ces libertés, dans une société où les inégalités entre les sexes, entre les classes, entre les pays, loin d’avoir disparu, me semblaient ouvrir une brèche à la prédation. J’avais peu de certitudes, je ne prétendais pas juger, l’aveuglement partial et la rigidité idéologique me semblent contraires à l’art du roman, aussi ai-je écrit dans cette même liberté dont j’espérais entrevoir les effets – lumières et ombres. Partant d’une scène originelle (un couple, une naissance, une amitié de voisinage), j’ai laissé notre époque et ses grands débats me donner des idées de personnages, de points de vue, de désirs et d’événements. Il ne me revient pas, évidemment, d’annoncer ou de commenter le résultat : comme disait Virginia Woolf, « les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds. » »

Lola LAFON

Chavirer

 

En librairie le 19 août

1984. Cléo, treize ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, se voit un jour proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes.

2019. Un fichier de photos est retrouvé sur le net, la police lance un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la Fondation.

Devenue danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990, Cléo comprend qu’un passé qui ne passe pas est revenu la chercher, et qu’il est temps d’affronter son double fardeau de victime et de coupable.

Chavirer suit les diverses étapes du destin de Cléo à travers le regard de ceux qui l’ont connue tandis que son personnage se diffracte et se recompose à l’envi, à l’image de nos identités mutantes et des mystères qui les gouvernent.

Revisitant les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

Lola Lafon excelle à décrire le corps dansant au travail, les coulisses du métier, l’envers du décor, pour révéler, derrière la performance et les paillettes, le mépris de classe et l’exploitation. La sueur et les larmes.

Véronique Rossignol

LIVRES HEBDO

© Lynn S. K.

Romancière et musicienne, issue d’une famille aux origines franco-russo-polonaises, Lola Lafon est l’autrice de cinq romans dont, chez Actes Sud, La Petite Communiste qui ne souriait jamais (2014), couronné par de nombreux prix littéraires, et Mercy, Mary, Patty (2017).

Dans le domaine musical, elle compte à son actif deux albums : Grandir à l’envers de rien (Label Bleu / Harmonia Mundi, 2006) et Une vie de voleuse (Harmonia Mundi, 2011).

« Chavirer n’est pas Chuter ni faire naufrage ; c’est un vacillement, une inclination pour le bouleversement. C’est un mouvement, un geste : celui que Cléo n’a pas esquissé quand elle aurait dû le faire.

Cléo est le corps du texte, un corps vêtu de paillettes qui reflètent la lumière mais s’incrustent dans la chair : celui d’une danseuse anonyme au sourire contractuel et faux-cils obligatoires, qui, sur les plateaux de télévision des années 1990, s’emploie à divertir un public populaire. À faire oublier à défaut d’oublier. La vie de Cléo est l’étoffe du récit, un tissage de silences comme autant de fils fondus en un lissé satiné.

Chavirer est le roman de nos coulisses, de ce qui se joue dans notre part d’ombre, tandis qu’on prétend être indemne. À force de temps, la chair écorchée se reconstitue mais l’écharde affleure. Cléo se cogne à l’impossibilité de se pardonner comme à celle d’être pardonnée.

En décembre 2018, je lis ce vers de Musset : « À défaut du pardon, laisse venir l’oubli. » Les mots de Musset posent la cartographie de la narration, ils ricochent sur chacun des chapitres, des vies de ceux et celles qui racontent Cléo. Cléo-l’obscure éclaire, elle reflète les lâchetés minuscules, les négligences de chacun d’entre eux.

Ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous abîme, c’est ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche, d’avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non. À l’origine de l’écriture de Chavirer, il y a ce pacte : extraire le singulier du pluriel des silences. Écrire ce qui hante, les traces des mots qui n’ont pas été prononcés, des gestes qui n’ont pas été faits.’

Magyd CHERFI

La Part du Sarrasin

 

En librairie le 19 août

Après avoir conquis sa “part de Gaulois” en devenant le premier bachelier de sa cité, Magyd Cherfi , alias “le Madge”, fi le s’établir en centre-ville avec un colocataire, débute pour de bon dans la musique et commence à écu mer avec son groupe les scènes campagnardes ou périphériques, mêlant textes engagés, poésie du quotidien et rock dévastateur. Dans cette France des années 1980 où le Front national bombe le torse, ses anciens potes du quartier se mobilisent pour rejoindre la grande Marche des beurs. Pour peu de temps encore, sur Mitterrand se porte l’attente d’un pays moins raciste. Mais le délit de faciès a de l’avenir, les coups pleuvent et le métissage est la pire des qualités. Chanter pour ceux de la cité – les Sarrasins – est aussi illusoire que demeurer soi-même dans l’inatteignable identité du made in France.

Entre autodérision, gouaille et violence, un esprit libre cherche sa place et zigzague son chemin familier. À défaut d’une histoire nationale qui lui ressemble et le rassemble, le Madge fait chanter les mots, revit et restitue les années pré-Zebda, évoque tous les désirs et tous les malentendus, rencontre l’amour de sa vie et projette sur notre temps les images d’une jeunesse prise entre la peur, la colère et l’espérance.

© Polo Garat

Magyd Cherfi est l’auteur aux éditions Actes Sud de Livret de famille (2004), de La Trempe (2007) et de Ma part de Gaulois (2016, prix du Parisien magazine, prix littéraire Beur FM Méditerranée, prix des Députés).

« Je dois dire que j’étais parti sur tout autre chose. M’étais dit : une histoire d’amour, écrire de l’intime à mort, histoire de m’explorer, de m’effarer. M’étais dit : oui c’est ça ! Mettre en perspective l’impossible défi de vivre une vie à deux, une vie pleine d’obstacles, sans répit et y survivre, la mienne. Mais voilà à peine penché sur mon clavier que tout me ramenait à mon autre grande aventure, l’épopée de Zebda, en vérité l’aventure collective. L’envie de raconter une histoire de copains m’a tout autant obsédé que la grande histoire d’amour. J’aime les histoires de copains, j’aime les films de copains, les chansons de copains, la mythologie de l’indéfectible amitié. Putain ! raconter l’Épopée, une façon de Sept Mercenaires ou de quatre ou cinq mousquetaires, être un Dumas des faubourgs.

Faut dire qu’aussi loin que je remonte dans le temps, je n’ai vécu qu’en bandes. L’a toujours fallu que je m’agglutine. Très longtemps, je n’ai existé qu’à l’intérieur d’un groupe. Toujours je n’ai fait qu’appartenir, d’abord à ma famille, aux quartiers nord ensuite et puis à des équipes de foot, des clans ethniques, des Berbères de Bejaïa. Plus tard, au lycée, j’étais du groupe des « Romantiques » qui alignaient des rimes en se comparant aux plus grands. Appartenu aussi à des associations de quartier, des posses passionnés de reggae, à des avant-gardes soi-disant éclairées de jeunes issus de l’immigration.

Je n’ai vécu que de on. Il m’a manqué le je. Toujours on m’a assimilé à des groupes, je n’ai jamais existé. Longtemps j’ai cru que je n’avais pas de prénom. J’ai vécu cette frustration-là, n’être que la roue d’un carrosse aux multiples essieux. Finalement, je n’ai retenu de la « bande » que son illusion de vaincre la fatalité, cette ortie qui colle aux basques des pauvres. Et dans ce fatras mélancolique je bande encore d’écrire mon Les copains d’abord.’’

Ilan DURAN COHEN

Le Petit Polémiste

 

En librairie le 19 août

Tout va bien pour Alain Conlang, polémiste télévisuel à la notoriété confortable. Jusqu’à ce dîner où – ennui ? ivresse ? provocation ? – il lâche une remarque sottement sexiste très mal prise. Le système bien éprouvé de délation citoyenne s’enclenche. Dénoncé, Conlang va devoir répondre de son “humour” mal ajusté devant la justice qui ne plaisante pas avec la notation sociale.

En attendant son procès, voilà Conlang comme “au coin”, traversant une période de quasi-bannissement, rythmée par les mises en demeure et les démarches administratives. Une cavale immobile et absurde contre la détérioration de sa situation qu’il affronte flanqué de sa famille en mutation, de son avocate au surpoids non réglementaire, de son stagiaire handicapé léger des sentiments et de sa nièce en détresse.

Dans cette France de très bientôt, les enjeux ont un peu glissé : l’avenir de la planète globalement sauvegardé, la santé du citoyen et l’équité multilatérale érigées en gouvernails, les relations humaines mobilisent désormais toutes les régulations.

Satiriste récalcitrant et tendre, Ilan Duran Cohen envoie son Bartleby du XXIe siècle chez Kafka. Désinvolte et gaiement désespéré, Le Petit Polémiste est le roman d’un avenir radieux. Ou du moins, à hautes radiations.

lan Duran Cohen serait-il le Philip Roth français ? Avec Le Petit Polémiste, Ilan Duran Cohen a sans doute voulu pondre un délire de science-fiction sur 2030. Raté : c’est un grand roman naturaliste sur la France de 2020.


Frédéric Beigbeder

LE FIGARO MAGAZINE

Chronique lucide, décapante mais toujours nuancée, de la dérive des idéaux humanistes.Liberté ne veut pas dire futilité. Le Petit Polémiste est léger, mais il sait gratter là où ça fait mal.


Damien Aubel

TRANSFUGE

À la fois farce tragicomique et plaidoyer pour la désobéissance civile, Le Petit Polémiste est un roman qui tape juste.


Léonard Desbrières

LIRE

Saluons donc le culot d’Ilan Duran Cohen qui, lui, n’y va pas avec le dos de la cuiller. Il imagine dans Le Petit Polémiste la France du début des années 2030, et ça décoiffe. Caustique, grinçant.


Bernard Quiriny

LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

© DR

Romancier et cinéaste, Ilan Duran Cohen est l’auteur de Chronique alicienne (1997), Le Fils de la sardine (1999), Mon cas personnel (2002), Face aux masses (2008), et L’Homme à débattre (2014), tous parus chez Actes Sud.

« Nous sommes entourés de polémistes et d’éditorialistes en tout genre qui se prennent très au sérieux, dispensant leur savante opinion, souvent à la limite des extrêmes de la pensée, car il faut faire réagir d’une façon ou d’une autre, c’est leur gagne-pain. J’avais envie d’en rire et d’en pleurer. Mon petit polémiste n’est pas très doué, mais comme eux, c’est ainsi qu’il survit. Grâce à sa célébrité auprès de la jeunesse, il peut aussi prétendre à l’illusion si confortable de la liberté.

Dans cette comédie kafkaïenne (j’ai relu Le Procès), la pensée unique et la bien-pensance sont les harnais de mon héros. Comment parler alors que je n’ai le droit de rien dire ? Ce dilemme permanent de celui qui doit exciter ses jeunes fans télévisuels est une source intarissable.

À cette occasion, j’ai ressuscité Alain Conlang, héros perdu de mon roman Mon cas personnel.

Lui seul pouvait me conduire dans les méandres étouffants de la bien-pensance et du politiquement correct. Il m’a aidé à faire surgir le rire et les larmes, du moins une certaine mélancolie. Le confronter à un monde merveilleux qui l’étouffe était mon plaisir d’écriture.

C’est la première fois que j’écris un roman d’anticipation. Ce n’est pas mon élément naturel, mais j’y trouvais le risque enivrant de tomber, la possibilité d’un roman de tous les dangers. Le Petit Polémiste se déroule dans une dizaine d’années, vers 2030, pas si loin finalement. J’ai déjà l’impression d’être rattrapé par la réalité. L’imagination est si prévisible.’’

Christian GARCIN

Le Bon, la Brute et le Renard

 

En librairie le 19 août

Trois Chinois accablés de chaleur sillonnent le désert californien sur les traces de la fille de l’un d’entre eux, qui n’a plus donné de nouvelles depuis un mois. Dans leur lente progression, ils frôlent à plusieurs reprises un binôme de policiers américains eux-mêmes à la recherche d’un jeune homme disparu… Ailleurs, en France, un journaliste chinois, auteur de polars repenti, enquête avec une conviction relative sur l’évaporation de la fille de son patron.

Sur une trame de roman noir buissonnier, Christian Garcin invente le road trip taoïste, où la vacuité du décor et la fausse désinvolture de l’intrigue contrastent avec la sophistication du dispositif et la richesse des thèmes abordés – éthologie et poésie chinoise, gastronomie et vertige métaphysique, paternité et univers parallèles (liste non exhaustive). Sans parler de la polyphonie narrative : panoramique et malicieux, le roman est une chambre d’écho qui résonne au sein de l’œuvre – qui elle-même, comme l’univers, est en constante expansion.

Avec une attention quasi scientifique et un sens du dialogue drolatique, Garcin observe et accompagne ses personnages, comme il entraîne son lecteur, dans un ballet de coïncidences hypnotique.

© Ferrante Ferranti

Les derniers livres de Christian Garcin sont Les Oiseaux morts de l’Amérique (roman, Actes Sud, 2018), Piero della Francesca (récit, Arléa, 2019) et Travelling, avec Tanguy Viel (récit de voyage, J.-C. Lattès, 2019).

« J’aimerais inscrire la démarche de ce livre sous la bienveillance d’Italo Calvino, pour qui le roman contemporain est à la fois un moyen de connaissance et un système de correspondances et d’échos reliant entre eux les lieux, les objets, les personnages, et les faits – comme l’est, en somme, la vie elle-même. Ce roman est né, au départ, d’un double désir : d’abord celui d’une narration sans véritable intrigue, qui ferait la part belle à la poésie, et dans laquelle des personnages un peu décalés partiraient à la recherche de quelqu’un dans un décor minimaliste – à partir de quoi se sont présentés à moi trois Chinois errant dans le désert de l’Ouest américain, et le couple de policiers américains qu’ils croiseront tout le long du récit. Ensuite celui de mettre en scène un journaliste chinois censé écrire leur histoire, et par ailleurs envoyé en France à la recherche d’une jeune fille disparue. Et puis il a suffi de quelques pages pour que le numéro incertain d’une chambre de motel vienne semer le doute sur qui est le personnage de qui, que les personnages prennent leur aise, et que les situations se ramifient. S’est alors installé un jeu de miroirs entre Paris, Marseille et le désert californien qui, associant la pluralité des mondes à la poésie chinoise, en passant par le comportement animal, les labyrinthes de Borges, le scepticisme de Montaigne et le non-agir taoïste, a guidé, ou plutôt accompagné, les personnages vers la résolution, ou l’apparence de résolution, de leurs énigmes respectives – sauf peut-être la première d’entre elles, celle qui nous concerne tous au premier chef : qui, en réalité, écrit l’histoire de qui ?”